_Texte sur l’amitié
«Dialogue au-dessus des montagnes »
Au cœur du monde de la mort conversaient deux amis philosophes célèbres nés sur Terre il y avait plusieurs différents siècles. Mais qu’est-ce qu’un siècle face à l’amitié ?
Desproges : «_Je le disais déjà vivant, on reconnait un ami à sa capacité à nous décevoir.
Montaigne : _Je ne suis pas d’accord. Pour moi, tout est dans l’évidence « parce que c’était toi, parce que c’était moi. Voilà ma devise sur l’amitié…Pourtant, je ne me considère pas comme naïf.
D_Et tu ne l’es pas, au contraire je ressens ta sagesse. Et tout comme la nuit noire qui t’a donné ses yeux noirs, avec eux, tu cherches la lumière, si tu m’autorises à citer notre ami Gu Cheng.
M_C’est bien toi, là, tu joues à nous éblouir, nous charmer mais je sens pourtant toujours une légère détresse en toi.
D_Et comprends-tu mon sentiment d’abandon Michel ?
M_Je pourrais à mon tour jouer avec les mots, « heureux qui m’abandonne, il me rend à moi-même ! »
D_ Ah oui, ce cher Montherlant a un peu raison aussi, mais je ne crois pas qu’il m’aurait ouvert le cœur en deux lui…
Je te joue donc à te répondre à la manière de Silvio Pellico : Quand tu auras accordé ton amitié, graves-en les devoirs à jamais en ton cœur. » -
M_Désolé Pierre, mais je me refuse à concevoir l’amitié comme un bien de consommation. Au-dessus des lois de ce bas monde, l’amitié ne s’étouffe pas de règles, de devoirs, de codes d’honneur, elle est comme le vent, changeante, incertaine, parfois ingrate, parfois doucereuse ou violente, mais elle n’en reste pas moins puissante à jamais. Je t’ai fait mal mais je t’aime et t’aimerai toujours. Je te demande pardon de toute mon âme.
D_ La poésie ne se mange pas en salade, je dirai même plus « les bons comptes font les bons amis ». Tu t’étais engagé à me rejoindre, je me suis retrouvé si seul sur cette grande scène vide. Etrange sentiment qui m’habite pourtant, je ne te veux pas de mal.
M_ D’en haut je t’admirais pourtant si fort. Sous tes airs de snob mondain, tu transformais ta tristesse en cascade de rires, tu réchauffais le cœur de tous, le mien aussi Pierre. Saches que jamais je n’ai voulu te blesser, te faire du mal.
D_ « L'amour, comme l'amitié, se nourrit seulement de surmonter, de pardonner et de permettre. » disait Alain.
J’aime t’offrir mon pardon, d’ailleurs, dégagés de nos passions de mortels, nous sommes vraiment nous-mêmes aujourd’hui et tu vois bien, comme le chante Bjork « all is full of love ».
M_ Oui, tout est rempli d’amour. J’aime apprendre avec toi. J’aime t’apprendre aussi, voir te heurter, te titiller, ou mieux que nous réfléchissions ensemble, se complaire de tomber d’accord mais aussi d’avoir des idées parfois très opposées.
Le plaisir de ne pas être d’accord est rafraîchissant et celui d’être en harmonie est merveilleusement caressant.
D_ Nous pouvons tout pardonner, c’est plus facile de là-haut. Pardonner l’abandon, la jalousie, même le meurtre, pire, la barbarie…Pardonner que tu m’ais envoyé ce foudroyant cancer, étrange guide, pardonné de m’avoir arraché à l’amour de mon public, ténébreux personnage, pardonner le goût du pouvoir, les tyrans politiques et les petits chefs véreux…Et toutes ces choses encore…
M_ Je voulais te retrouver près de moi, yeux dans les yeux, habités ensemble d’un silence protecteur. Je voulais que tu vois la pureté de mon cœur, que tu te ressources à mes côtés, que la tendresse et l’évidence te sautent délicieusement aux yeux.
« L'amitié adoucit toutes les douleurs, et redouble tous les plaisirs. » disait Madeleine de Scudéry. Je voudrais t’offrir cette pensée comme le cadeau le plus délicat et réparateur qui te soit donné de recevoir.
D_ Oui, les voiles sont tombés, c’est déstabilisant. « Tu poses sur mon cœur ton œil doux comme la lune », je me sens léger et inspiré à jamais grâce à toi. Tout cette profondeur sous nos pieds, nous bouscule un peu au moment de mourir mais nous libère, nous exalte ! Nous nous sentons tellement nous-mêmes à présent. L’amitié n’est pas mièvre, c’est un sentiment mystérieux dans lequel nous sentons nos ailes pousser et s’ouvrir avec panache !
M_ Crois-tu vraiment que, coiffés de la couronne du temps, riant et buvant ensemble à la coupe de la vérité vaporeuse, nous pourrions aller au-delà du pardon et choisir même d’envoyer du bonheur et de l’amour aux êtres tels qu’Hitler ou Mussolini par exemples ?
D_ S’ils peuvent encore nuire aux autres, franchement non, mais ils sont morts… J’hésite, je n’en suis pas sûr, c’est un débat intéressant !
M_ Le vrai pouvoir c’est de rendre les autres heureux, c’est cela qui nous motive, ne crois-tu pas ? »
Sous ces nombreuses questions amusantes et sans fin arriva un troisième être de lumière attiré par la curiosité. Ce dernier chantonnait avec talent, souriait et se dandinait légèrement. Adulte, il arborait pourtant un visage enfantin d’artiste couvert de maquillage blanc, une bouche couverte de rouge flamboyant, une combinaison lumineuse, des dogs martine aux pieds et de longs cheveux tressés qui flottaient doucement autour de son regard vert émeraude. Il prit les mains des deux compères et les entraîna dans une ronde frémissante. Près de lui, tous reprirent sa chanson envoûtante « Do you really want to heurt me, do you really want to make me cry ? » Baudelaire rejoint à son tour le joyeux trio, plantant au centre de leur cercle amical le drapeau sur lequel on pouvait lire le slogan suivant : « l’étrangeté est le condiment à toute beauté. »
Enfin, je me réveillai. Je m’étais prise avec plaisir pour chacun des personnages de mon rêve. Je repensais si fort à eux, si tendrement. Il faut dire que, comme l’écrivait si bien Henri Michaux : « On n’est pas seuls dans sa peau. »
Qu’en pense-tu cher lecteur ? Oserais-je dire, cher ami ? Silencieux, tu n’en restes pas moins pétillant de vie !
Delphine Tissot, pour l’atelier d’écriture de la MJC Les Blanchettes à Mâcon, juin 2024.